UN BLOC DE TROP
Voici un texte qui nous est parvenu. Nous vous le livrons comme ça, brut, sans commentaire.
Chronique d'une mort que je n'aurais pas voulu vivre.
Elle était là devant moi, grande et belle. Le soleil l'irradiait de ses rayons les plus forts et elle reflétait la clarté de sa jeunesse. Elle m'inspirait le respect et l'humilité mais aussi la joie et l'amour. Seul, face à elle, je n'osais dire un mot mais pour moi, son silence suffisait à me séduire.
J'étais abasourdi par sa carrure imposante, je me sentais vraiment petit quand un bruit étourdissant vint me sortir de mon admiration. Ici, au dessus de ma tête, venait de se détacher un énorme bloc de pierre. Ayant à peine le temps de me recoller à la paroi déversante, je regarde la torpeur de mon ami, mon compagnon de cordée. Je comprends vite sur son visage terrorisé qu'il n'aura pas la chance de venir se protéger comme moi. Il court pourtant vers moi mais les quelques mètres qui nous séparent sont encore quelques mètres de trop. Il crie et soudain un souffle effrayant vient me frapper au visage.
Déjà je ne le vois plus. Des éclats de pierres me lacèrent les bras et les jambes. Je sens sur mon casque chacun des cailloux qui auraient pu me tuer.
Et puis un silence s'installe, pesant, un silence de mort. A mes pieds, la corde qui nous reliait s'engouffre sous un énorme bloc de pierre, gros comme un camion. Dessous, gît mon compagnon de cordée. Je ne peux retenir un cri de douleur et je m'évanouis...
C'est une voie douce et rassurante qui accueille mon réveil. Les sauveteurs sont là, observants, inquiets, l'état de mes jambes et mes bras.
Je les interroge sur la date, l'heure et le lieu. Que fais-je ici? Ah oui cette course, cette fabuleuse aiguille dont nous rêvions ensemble, ce petit coin de montagne que nous avions enfin réussi à partager, notre dernière course de la saison, sa dernière course.
Je m'en veux d'être là, vivant alors que lui, sous cette pierre, n'a pas eu le droit de se défendre.
Cruelle, cette montagne est cruelle, mais belle, tellement belle. Je dirai à sa jeune femme qu'il était heureux d'être là après cette merveilleuse course. Je leur dirai à tous qu'il est mort heureux.
Toujours est-il que lui est mort et moi, je vis et je m'en veux de vivre.