ORCIERES
-> LE VERDON - ITINERAIRE INITIATIQUE
12
Juillet 1996. Mozart essouflé. Café. Première cigarette. Du
nouveau paquet. Dehors, il fait nuit, salement nuit. L'odeur du
café est plus subtile que d'habitude, elle taquine des ombres,
des souvenirs olfactifs forts, me propulsant quelques années en
arrière.
02 Septembre 1986. A la sortie du train sur la gare de Gap, un
peu comme dans un mauvais film. Il est tôt, il fait froid. Un
immense sac rouge, mal réparti, me nargue en silence. J'imagine
son poids entre Orcière et Agay.
Il n'y a pas de petite aventure. Il y a juste l'aventure de faire
quelquechose que l'on n'a pas l'habitude de faire. Petit
bellifontain errodé sur les boules grèseuses, partir sur une
traversée solitaire des Alpes du Sud représente énormément.
Ce sac a été rempli maladroitement, pas assez de réserve
d'eau, trop de grigri inutiles.
Orcières est le point de départ, pour raison sentimentale. Et
le vrai départ, la montée vers le col de Rouanette, s'est
déroulé avec cette raison sentimentale dans le dos, le
minuscule point rouge de mon sac a dû être suivi par une paire
d'yeux triste. Puis le point rouge s'est perdu dans les alpages.
Et la magie des cairns a opéré. Un
silence colosale a démarré, rompu par un berger appelant son
chien, sur le contrefort gauche. Le col de la Rouanette, avec son
cairn salvateur, s'est dessiné sur la droite, échancrure
étrange, comme ces vieilles marches usées en leur milieu par
des semelles géantes.
La crête de Malamorte, sur la gauche, coupe encore le ciel. Le
pic de la Coupa se dresse, je le contournerai par une sente
exotique, dans un pierrier surplombant une cassure de 50 m.
Pourtant, des pointillés existent sur la carte.
Puis vient le col de la Coupa. Et le lac de Serre Ponçon se
dresse à l'horizontal, avec ses fourmis à moteur autours qui
calment le climat de solitude. Une longue descente commence, avec
les pieds qui me doublent en poussant sur le bout des chaussures.
Les premiers mélèzes apparaissent, avec leurs odeurs de
contrefort sud, chaudes et reposantes. Premier bivouac sur la
lisière de l'humanité, dans un coin de champ proposé par un
fermier, aux Gourniers. Première nuit d'écoute des bruits
nocturnes, partagé par la plénitude d'entendre le sifflement
des insectes et les restes du banjo de Délivrance.
La descente finale vers Savines est
moins belle, disons... motorisée. Quel est l'intérêt d'abimer
mes ampoules naissantes sur 10 km de bitume? Une halte à Savines
face au lac, un poulet basquaise sur une terrasse qui me semble
extraterrestre. Déjà, au bout de deux jours, le charme de la
solitude en montagne change la conception du monde. Départ vers
la montée des Orres, pour un bivouac à l'entrée de la vallée
du torrent des Vachères.
Magie d'un feu sur les galets, qui colore la brume en orange. Il
n'y a plus la présence psychologique du fermier à quelques
mètres, je suis seul, en pleine montagne, inquiet et
émerveillé. La nuit s'installe, perturbée par les cliquets de
l'eau sur les pierres. Les étoiles terrassent la cime des
mélèzes. Dès que le vent fait osciller leurs cimes, on a
l'impression que celles-ci vont balayer le firmament, comme un
doigt qui bouscule une pellicule de farine sur la surface de
l'eau. Magique.
Le lendemain, départ vers le col des Orres. Montée harassante,
Stormbringer (mon sac rouge) chante malsainement au niveau des
courroies. Je suis le torrent qui, théoriquement, me monte à sa
source. Un walkman distille Siouxsie, déphasage complet de
rythme mais moteur interne. Le Boussolenc, à droite, écrase la
vallée, aidé par le Grand Parpaillon à gauche. Aux cabanes de
la Chaumette, une sente monte le long du torrent du Grand Vallon,
tout au bout, le col des Orres semble très haut. Les marches en
mottes de terre, pour escalier du ciel. Là-haut, courage, le
silence anormal, le cri blème et blanc d'un rapace, qui
s'écorche sur chaque paroie. Arrivée sur le col, les yeux
livides, à 150 pulsations hystériques, affalé sur le dos du
sac. En bas, dans la nuit qui tombe, Barcelonnette est très
loin. Longue traversée sur un balcon, puis descente à tatons,
pour arriver dans les rues éclairées. Après avoir retrouvé le
confort d'une douche au camping, une bière d'une puissance
phénoménale m'a accompagnée sur la retransmission du concert
de Gainsbourg, sur écran géant. Magie des contrastes, moments
forts.
Barcelonnette est belle, de ces villes où l'on respire encore
l'odeur des piolets dans les rues. De ces villes où il ferait
bon d'habiter. Il y subsiste des visages burinés sans crème
solaire, des chiens qui savent courir, des autos qui roulent
doucement derrière un tracteur. Je reviendrai à Barcelonnette.
La montée vers le col de la Cayolle s'est déroulée doucement,
le Chapeau de Gendarme à gauche, le Pelat se dévoilant tout
doucement. Au col, un couple tient le refuge, en dehors du temps.
Ces gens parlent et savent parler, d'un sentier, de botanique, de
sociologie alpine... ils ont fait des études, ont travaillé
dans des tours, derrière une vitre. Une cassure un beau jour les
a déviés, il leur reste leur intelligence et l'air tonique du
col dans les yeux. Petite halte dans ce refuge, rien ne presse.
Ce qui permet de monter au Pelat, rendez-vous de tous les scouts
pour leur premier 3000. Ce sommet est une canine sur une machoire
édentée. Un long sentier interminable monte jusqu'à la crête,
puis continue dans le rocher jusqu'au sommet.
Il
y a du lunaire dans l'ambiance du Pelat. Son nom le symbolise. En
bas, le lac d'Allos mélange les palettes du ciel. Au sommet, une
vierge rouille et non rouillée vieille sur le mélange. Et un
cahier bleu grave l'histoire. M. Rochecline, si vous avez ce
cahier, conservez -le. Il a pris la foudre et les lignes de gens
qui croient ne pas savoir écrire.
Puis la longue descente commence, un matin, avec un au revoir
poignant à mes hôtes. La solitude ne me pèse plus, un
changement s'est opéré, et c'est presque avec tristesse que je
quitte la vraie montagne pour m'enfoncer dans le calcaire blanc
des Alpes de Haute Provence. Entraunes et sa fontaine, où je
donne le premier signe de vie à mes proches. Enfants ingrats...
Puis viennent Guillaumes et ses superbes gorges de Daluis,
parasitées par cette route empruntée par les cars au panache
noir. La chaleur m'emmène doucement à Annot. Doucement.
Annot et sa place à Pastis, grillée par le soleil et l'ombre de
ses platanes. Un sentier monte vers des boules de grès géantes,
sur lesquelles de minces traces blanches farineuses évoquent des
souvenirs. La forêt tout autours tient de la jungle, les chutes
au sol ont mauvaise haleine. Mais ce site est magnifique. En
1986.
Une longue descente motorisée m'emmène à Castellane, où un
arrêt d'ordre gastrique me cloue deux jours. J'ai vu son rocher
tanguer, malgré l'Imodium. Je me rassure en pensant à la
prochaine destination, mon temple interne, La Palud Sur Verdon.
Le ton de ce récit change. L'âme
perméable aux beautées des grands cols fait place à l'ambiance
fluo du café de la Palud. Je suis entré dans la grande église
de l'escalade par la route, comme une voiture, mais doucement, en
fouillant chaque infractuosité des murets pour y trouver
Edlinger. Le camping incontournable est plein de verrues
colorées, sous lesquelles des extraterrestres se remettent de
l'heure de grimpe intensive de la journée. Des mousquetons
tendent des hamacs, des boissons énergétiques à base de
houblons se réchauffent. Magie du café de la place, où les
cafistes pataugassés cotoient les solitaires au regard dur.
Magie de ce café pour trouver en moins d'une heure un premier de
cordée.
Et
quelle magie le lendemain sur le rappel de l'Escalès, pour
gagner le jardin. Cette muraille blanchie comme un os, cette
pierre des dieux verticale pleine d'écailles est unique. Le
vide, derrière, appelle, suce, aspire le dos. On le regarde
comme une fille qui se sent suivie le soir dans une ruelle
sombre, du bord des yeux. On pense à l'anneau qui tient le
rappel commun, là-haut, et à tous les grimpeurs qui y touchent
en même temps. Tant de vies suspendues au même anneau de fer,
au même scellement, à la même pierre. Le jardin est incongru,
il parait vertical, avec ses arbustes poussant à l'horizontal.
Puis les cordes deviennent nouées à leurs bouts, les semelles
se frottent, les mains blanchient et les pupilles rétrecissent,
se concentrent sur le premier gratton. La sculpture blanche se
met à parler, la main se pose sur ses courbes comme elle se pose
sur les reins d'une déesse de marbre. Les cliquets des dégaines
me rappellent les cliquets de l'eau.
Repu d'énergie verticale, un matin me trouve sur la descente du
sentier de la Maline, après avoir laissé quelques touristes au
Chalet Martel. Superbe descente dans les gorges, avec le chant du
Verdon qui se précise. Une question me taraude, pourquoi je
croise tant de randonneurs, alors qu'aucun d'entre eux ne marche
dans mon sens. Etrange. L'Etroit des Cavaliers fait la jonction
entre l'entaille du Verdon et celle de l'Artuby. Ce partage
géologique doit être dû à un croisement d'épées runiques.
Le sentier Martel longe ensuite le Verdon, par un chemin irréel
vouté par les chênes. Toujours ces maudits randonneurs en
chemin inverse. Puis vient la barre de l'Escalès, colosse gris
taché de sa plaque rouge. Des atomes pendent à un fil
d'araignée, tout en haut. Je me suis attardé quelques heures,
allongé sur un rocher au-dessus de l'eau, à regarder ces
électrons étranges reliés entre eux par un fil de vie. Des
images de Grande Faucheuse coupant ces fils avec son ongle. Des
pensées admiratives pour les pionniers qui sont partis d'en bas
par le calcaire rouge pourri. Un brin terrorisé par le
sifflement malsain d'un huit qui a pris 300 m d'accélération.
De temps en temps, le vent apporte des bribles de paroles, des
cris, jamais une phrase entière.
Le jour décline, je me remet en
marche. Cette fois, plus aucun randonneur, je suis seul dans
cette gorge qui se resserre. Le sentier monte petit à petit,
jusqu'à un tunnel non prévu. Pas de lampe. Juste un vieux
tee-shirt abandonné à l'entrée qui me permettra de ne pas me
casser le genou sur la pierre posée en plein milieu du tunnel.
Cette torche m'éclaire sur quelques mètres, puis s'éteint
lamentablement. Noir total, silence noir. La progression se fait
pas à pas, le bras gauche effleurant la paroi, le bras droit
tendu devant en attente d'un virage ou d'une chauve-souris. Puis
une tache blanche sur la droite se précise. Une fenêtre de
toute beauté sur le Verdon qui rage, en bas. Quelques mètres
encore en aveugle, et la sortie du tunnel est là. Le Point
Sublime se profile, montée vers le parking, sur lequel des taxis
sont censés me ramener sur la Palud. Aucun taxi, le soleil
disparaît, aucune voiture. Après une heure de marche, la nuit
tombante, un vieux monsieur m'a pris en stop et m'a expliqué
qu'en général, la randonnée se faisait dans le sens contraire,
et que les taxis sont à la Maline. Beauté de l'imprévu, chers
randonneurs normaux, vous n'aurez pas ce souvenir précis.
Je garde de la Palud une sensation de centre du monde, comme un
forum romain, un reste d'intersection de destinées. Il faut voir
les jardins derrière l'église pour ne pas douter que des
esprits hauts ont séjournés dans ces lieux, que des alchimistes
y ont rêvé.
12 Juillet 1996 - Les années ont coulées, le long du Verdon ou
dans les cannivaux de pierre de Barcelonnette. Il reste une odeur
douce de café, mélangée à celle du tabac froid qui m'a permis
ces quelques lignes. J'apprécierais énormément des nouvelles
de la place d'Annot, du refuge de la Cayolle, de la Table Ronde
de la Palud. Vous qui avez eu la patience de lire ces lignes
jusqu'au bout, prenez quelques heures pour sortir vos souvenirs.
Le Nom de la Rose à la Palud, dans sa tour étrange les soirs
d'orage. Nouvelle bibliothèque internaute de vos écrits. Avec
un merci à Alp'Age pour en gérer les clefs.
Jeq Circa
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